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Jean-Jacques Hénaff

Président de la société Hénaff

, par Gilles Solard

« On ne peut pas mutualiser de la même manière à Orléans ou dans la pointe du Finistère… »

Lors d’une matinée-débat organisée par ECR et Diagma sur la mutualisation logistique, Jean-Jacques Hénaff nous a présenté un projet de mutualisation réalisé avec des entreprises de l’agroalimentaire bretonnes pour livrer l’enseigne Carrefour.

« La société Henaff est une société implantée dans la pointe du Finistère. Nous sommes une PME de 214 personnes. Je veux vous présenter la mutualisation du transport à l’initiative de PME. Nous sommes situés à l’Ouest, à une demi-heure de Quimper. Et nous constatons depuis quelques années un fractionnement des commandes. De plus, nos clients distributeurs nous demandent de livrer avec des délais de plus en plus courts, voire en Juste-à-Temps.

Traditionnellement, nous expédiions des palettes vers des entrepôts. Cela existe toujours. Puis les distributeurs transportent ou font transporter les produits de leurs entrepôts vers les magasins. Mais avec les stocks avancés, méthode initiée par l’américain Wal-Mart, il faut envoyer des palettes entières vers des entrepôts de consolidation qui, à leur tour, envoient ces palettes sur les entrepôts des enseignes.

Mais pour des entreprises bretonnes, ces entrepôts de consolidation se trouvent à Rouen et à Agen. Or envoyer la marchandise à Rouen pour la redistribuer à Quimper ne paraît pas une solution idéale, d’autant que notre part de marché est forte en Bretagne. Nous avons calculé les coûts de transport vers ces deux entrepôts : les coûts d’entrée, les coûts de stockage et les coûts de sortie des marchandises puis les coûts de transport des entrepôts de consolidation vers ceux de nos clients. Nous sommes arrivés à la conclusion que cela coûtait beaucoup trop cher. »

Un territoire entouré d’eau

« A partir de là, nous avons imaginé de mettre en route un projet que j’avais depuis de longues années qui était de mutualiser nos envois en franco vers nos clients pour ne pas risquer la perte de compétitivité de nos entreprises. Certaines externalise des postes de préparation de commandes ailleurs qu’en Bretagne, c’est dangereux ! Nous sommes en effet très impliqués dans l’aménagement du territoire. Dans ce sens, notre exemple de mutualisation a une singularité : notre territoire est entouré d’eau ! Nous sommes situés au fond d’une péninsule. On ne peut donc pas mutualiser les choses de la même manière à Rennes, à Orléans ou dans la pointe du Finistère.

Le périmètre du projet concernait les filières de produits frais et secs de la pointe de Cornouaille. Le projet a été soutenu par les 4 communautés de communes de l’Ouest Cornouaille. Nous avons également étudié ce que nous pouvions faire avec les produits de la mer mais ce projet est pour l’instant en suspens. Je rappelle que le poisson de l’Ouest Cornouaille représente 50 000 tonnes de produits. Tous les jours, la ramasse du poisson totalise la distance de Paris à Moscou. Il y a ainsi 17 camions à économiser ! Mais pour le moment, les gens de la mer n’ont pas voulu rentrer dans ce projet.

Par contre, il existe un projet pour les produits frais et depuis un mois, nous avons démarré les produits secs. Les enjeux de cette initiative consistent à maintenir les entreprises sur le territoire mais aussi à aider les petites entreprises. La notion de solidarité est tout à fait essentielle. Une étude a porté sur 5 entreprises dont les commandes ont été étudiées sur 3 mois. Nous avons notamment analysé le nombre d’expéditions réalisées vers un même entrepôt GMS. Nous nous sommes aperçus qui si le nombre d’expéditions par semaine était ramené de 6 à 3, nous réduisions de 45% le nombre d’expéditions. En nous regroupons, nous pouvions désormais livrer en moyenne 20 palettes par livraison.

Pour passer à l’acte, nous avons créé un Groupement d’Intérêt Economique (GIE). Notre stratégie d’alliance consistait à être clair sur ce que nous voulions faire en commun, à établir des règles du jeu et à décider ensuite de l’outil juridique. Ce GIE a pour mission de négocier auprès de ses membres des prestations logistiques. Il n’a pas été créé pour peser sur les prix de transport mais pour organiser des flux, mieux remplir les camions et optimiser la logistique. Ce GIE comporte 5 fondateurs : Altho, Chancerelle, JF Furic, Locmaria et Henaff. »

chargeurspointedebretagne.com

« Pourquoi un GIE ? Parce qu’il n’a pas pour but de gagner de l’argent mais de répartir des coûts. L’inconvénient du GIE est que nous sommes solidaires financièrement. Nous avons réglé ce problème en faisant en sorte que les factures de transport ne sont pas faites par le GIE mais par les transporteurs directement aux entreprises. Nous avons par ailleurs mis au point un règlement intérieur assez complet. Cela a été une partie longue à bâtir, où nous avons réalisé tout un travail sur le règlement des litiges et le modèle des contrats de prestation logistique. Il fallait également mettre des éléments communs dans nos conditions générales de vente pour disposer d’une politique logistique commune. Nous avons aussi réalisé le cahier des charges d’un portail Internet. Cet outil nous permettra de déposer nos ordres de transport. Notre site s’intitule www.chargeurspointedebretagne.com.

Quels sont les facteurs clés de succès ? Une certaine maturité logistique puisque c’est le maillon faible qui donnera la qualité de l’ensemble. Il faut maîtriser l’EDI et respecter des délais. Il faut aussi vendre de manière significative à prix franco, sinon ce n’est pas possible, et il faut des produits compatibles. Il faut surtout une très forte volonté des entreprises et des directions générales parce que c’est d’abord un acte de foi. Il faut enfin une vision commune dans l’intérêt du territoire.

Au final, nous avons investi un an et demi en étude et il fallait le soutien des collectivités locales. Il fallait enfin un esprit de collaboration avec nos clients et nos transporteurs. La mutualisation n’est en effet possible que si nous avons des jours fixes de réception et une harmonisation des heures de livraison. La collaboration de nos clients est faisable parce que la mutualisation apporte un service. Il est vrai que nous perturbons nos transporteurs parce que le multipick n’est pas forcément dans leurs habitudes.

Le coût de ce GIE est faible parce que avons choisi de ne recruter personne pour le moment et nous faisons avec les gens en place. Les obstacles peuvent se situer dans la collecte et le traitement des données qui soit transformable en un projet qui ait du sens. Il existe également de la résistance au changement, chez nos transporteurs notamment. Il faut régler les difficultés, sachant qu’il faut répondre à ce que nous demandent nos clients.

En résumé, nous avons démarré il y a un mois avec Carrefour sur deux lignes de livraison à trois entreprises pour le moment avec trois livraisons par semaine. Je pense que d’autres industriels pourraient nous rejoindre. D’autres enseignes sont aujourd’hui intéressées et nous pensons reprendre notre projet de mutualisation de produits frais à partir du printemps 2012. »

Les questions des lecteurs

  • Bonjour,

    Je voudrais savoir si vous avez mutualisé ou envisager de mutualiser les supports de manutention ?

    • Nous sommes organisés en groupe métier secs et groupe métier frais et dans ces groupes métier, il existe des groupes de travail par enseigne. Je sais que cette question a été posée par une entreprise dont c’était la préoccupation. Hénaff n’a pas ce problème dans l’immédiat mais il y aura un travail spécifique sur le sujet et cette question est aujourd’hui envisagée. Mais ce sujet reste encore modeste puisque nous avons expédié le mois dernier 200 palettes au total.

      Nous avons beaucoup travaillé sur notre règlement intérieur, mais nous nous sommes aperçu qu’il y avait un ou deux points faibles. Par exemple, la solidarité est évoquée mais aucune entreprise ne doit perdre. On s’est aperçu qu’une entreprise pouvait perdre par rapport à ce qu’elle faisait d’habitude tout simplement. Si Hénaff gagne sur une expédition, la société restituera une partie des gains pour équilibrer les pertes. Ces petits détails sont en réalité des points essentiels parce que tout le monde doit gagner.

    • Nous ne l’avons pas fait pour le moment, mais c’est une question que nous envisageons d’examiner au cours du premier trimestre prochain.

  • Implication des prestataires :
    Est ce que les prestataires logistiques ont été impliqués dans la démarche, quand, comment ? comment le panel des prestataires (contractant avec le GIE ?) a-t-il été défini (sélection) ?
    L’EDI a-t-il été mutualisé, harmonisé ?

    Offre de pooling :
    Vu votre expérience au sein du GIE et vos spécificités géographiques, comment considérez vous l’offre « pooling » des prestataires 3+4PL ?

    Rôle des collectivités locales :
    Vous évoquez leur importance : quel a été leur apport (subvention, lobbying, leadership,...?)

    • Les prestataires logistiques n’ont pas fait partie du groupe de travail de base. Les premières études ont donc été réalisées uniquement à partir des besoins des chargeurs.
      A partir du moment où des solutions de mutualisation paraissaient possibles nous avons consulté de nombreux prestataires logistiques.

      Les collectivités locales, et tout particulièrement les quatre communautés de communes de l’Ouest-Cornouaille, averties de l’enjeu pour le développement économique de la région que représentait le handicap logistique, ont apporté une aide importante dans le financement des études.

      La sélection des transporteurs se fait prioritairement après consultation des entreprises de transport avec lesquelles les membres du GIE sont déjà en relation, et ceci quelquesoit la taille de l’entreprise.

      Evidemment il a fallu au tout départ évaluer la mâturité logistique de chacune des entreprises candidates à entrer dans le GIE (en particulier la maîrise de l’EDI et des messages EANCOM).

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